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Rares sont ceux qui aiment leurs cheveux. Nos cheveux et nos coiffures parlent de nous et pour nous. Nos coiffures affichent notre statut, nos croyances, notre appartenance ; ce sont des paroles silencieuses ou des manifestes éclatants. Tantôt parures discrètes, tantôt sculptures extravagantes, elles témoignent des mutations de nos vies et se transforment au rythme effréné de la fast fashion. Ces créations graphiques et éphémères participent pleinement à l’édification de nos identités. Le cheveu est une frontière vivante, une membrane entre le soi et le monde, érigée en signe, en langage, en arme. Rarement aimé, souvent dompté, toujours interprété, il est le premier marqueur d’une identité à la fois intime et sociale, personnelle et politique. Nos têtes sont des paysages – et sur ces paysages s’inscrivent les conflits de genre, de classe, d’appartenance ; les codes éphémères de la mode globale ; les vestiges de traditions régionales effacées ; les rêves d’émancipation ou de conformité. C’est de ce constat, à la fois simple et immense, que naît Après-shampooing, le projet de recherche-création que je développe.

Le nom même agit comme un premier indice de cette mondialisation des apparences. Mot composé hybride, né du français et de l’anglais, le nom Après-shampooing porte en lui les strates d’une histoire culturelle façonnée surtout depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, marquée par l’hégémonie esthétique nord-américaine. Il évoque à la fois le produit et le rituel de soin qui suit le shampooing – cette touche finale pour sublimer la chevelure à la sortie du salon. Il parle d’un « après », d’une mise en valeur ultime, mais aussi d’un processus en mouvement, d’un devenir. Et c’est précisément ce devenir, cette coiffure en train de se faire, ce moment de transformation à la fois individuelle et sociale, que le projet cherche à saisir par le dessin. Le projet s’appuie sur cette pratique, moyen d’expression privilégié pour capter la plasticité des cheveux, une matière graphique faite de lignes.

Cette pratique artistique se déploie d’abord dans l’espace social très codé du salon de coiffure, selon un protocole précis. L’artiste collecte dans les magazines professionnels de coiffure des silhouettes archétypales qu’il décalque – des corps sans visage, réduits à leur posture et à un genre assigné, devenant ainsi des supports graphiques interchangeables. Ces coquilles vides, déjà chargées des normes esthétiques commerciales, sont les potentiels réceptacles de réalités capillaires singulières. Lorsqu’un client s’installe, le rituel s’enclenche. L’artiste choisit une silhouette, l’ancre sur un format et commence à dessiner, non le visage, mais la chevelure en train de se faire. Il s’insère alors dans l’écosystème existant du salon, épousant ses contraintes et ses accidents. Assis sur un tabouret roulant, il tourne autour du fauteuil, utilise les miroirs comme médiateurs du dialogue, et s’immisce dans la danse déjà établie entre le coiffeur et son client. Une constellation éphémère se forme, faite de regards qui se croisent et se répondent dans les reflets, de gestes professionnels précis et de poses involontaires. Cette performance graphique en direct capture moins l’instantanéité du geste du coiffeur qu’elle ne dialogue avec son déroulement. La lenteur constitutive du dessin entre en tension avec le temps réel de la coupe, produisant un anachronisme fondamental. Le dessin qui en résulte est une recomposition : parfois, il superpose sur une même feuille plusieurs clients, plusieurs étapes de coiffure, plusieurs temporalités qui ne se sont pourtant jamais rencontrées dans la réalité. Il n’est pas une capture fidèle, mais une interprétation, une synthèse graphique où se mêlent l’anticipation, l’observation et la mémoire du geste. Ce portrait capillaire, en se focalisant exclusivement sur la chevelure en transformation, opère un double déplacement : il évacue la subjectivité conventionnellement logée dans le visage pour la diffuser dans la texture et la forme des cheveux, et il érige ces derniers en pure matière graphique, un réseau de lignes qui cartographie une identité sociale en mouvement. L’absence du visage, loin d’être un manque, devient une condition de possibilité. Elle facilite l’acceptation du projet par les modèles, qui se reconnaissent dans leur coupe sans être figés dans une ressemblance littérale. Ce protocole, à la fois précis et ouvert aux aléas de la rencontre, fait du salon un laboratoire in-situ où la pratique du dessin révèle, en temps réel, les codes, les normes et les micro-rituels qui font de ce lieu un espace social et esthétique hypercodé, un théâtre de la transformation de soi. Cette approche a été approfondie lors de résidences, comme à Bielefeld en 2024, à Cologne, ou encore à Béziers, où le travail sur de grands formats a permis d’intégrer à la composition des objets de l’environnement du salon. Cette inclusion d’objets – ustensiles, mobilier, éléments de décor – n’est pas accessoire ; elle relève d’une intention fondamentale du projet : traiter l’ensemble de l’environnement visuel et esthétique qui encadre et définit le cheveu et la coiffure. Le salon est ainsi saisi dans sa totalité, comme un système de signes où tout, du peigne au miroir, participe à la construction des identités capillaires. Cette expansion du cadre graphique rejoint et prolonge la réflexion sur les codes esthétiques dominants et leur histoire matérielle.

Cette pratique relationnelle par le dessin trouve un écho et une extension dans le cadre des ateliers en groupe, selon un protocole de duos. L’un dessine l’autre, puis devient modèle à son tour. Cette rotation systématique – d’observateur à observé, de celui qui regarde à celui qui est regardé – déclenche une mise en abyme vertigineuse. Les participants, souvent intimidés à l’idée de « mal dessiner », s’engagent pourtant dans cette scène de la représentation. En se prêtant au jeu, ils réactivent inconsciemment l’aura historique et sociale du portrait, jadis réservé aux nobles, aux puissants, aux riches marchands. La feuille de papier et le crayon à la main, ils rejoignent soudain une longue lignée de sujets et de créateurs. Cette inclusion inattendue dans un récit artistique dont ils se croyaient exclus produit une satisfaction profonde, une joie souvent silencieuse mais palpable. Elle naît de la double découverte : être, tour à tour, l’artiste bienveillant qui capture l’autre avec attention, et le modèle digne d’être regardé, d’être « pris pour modèle ». L’attention portée, le temps suspendu, la bienveillance du regard croisé, tout concourt à créer un moment de reconnaissance mutuelle intense. Le dessin, dans ce cadre, dépasse largement l’exercice technique. Il devient un rituel social de visibilité réciproque, un jeu sérieux qui chamboule les hiérarchies ordinaires et réhabilite l’acte de se montrer et de regarder comme un échange d’égale valeur. Le défi technique et cognitif immense que représente le dessin d’après modèle, surtout pour les non-initiés, se transmue alors en une ouverture expérimentale collective. La peur de « ne pas savoir faire » cède le pas à la curiosité partagée, à la découverte de l’autre à travers le filtre sensible et lent du trait. Cette expérience, où chacun est à la fois auteur et sujet, déplace radicalement la relation à l’image et à soi : on n’est plus seulement devant un portrait, on est à l’intérieur de sa fabrication, acteur d’une scène qui réconcilie la pratique artistique avec le geste humain le plus élémentaire – celui de tendre la main vers l’autre pour le comprendre et, ce faisant, se retrouver soi-même. L’absence de visage, récurrente dans tous les protocoles, et cette collaboration constante brouillent radicalement la notion d’autorat. Sur une feuille, les lignes de plusieurs présences peuvent se mêler. Le dessin-objet n’appartient plus à personne ; il devient un support relationnel, une trace mémorielle d’une expérience collective à réactiver, une porte ouverte sur la rencontre, le dépassement des préjugés par l’observation et la réconciliation avec soi par le geste graphique. L’œuvre glisse ainsi du statut d’objet vers celui de catalyseur mémoriel et d’archive vivante, où la valeur testimoniale et relationnelle prime sur l’autonomie de l’objet fini.

Ce double mouvement – l’enquête en salon et la co-création en atelier – fonctionne en écho, formant une récursion créative. Chaque dessin, chaque rencontre modifie la perception du contexte, qui informe à son tour le protocole suivant. Cette boucle permanente entre expérimentation sur le terrain et formalisation graphique est une véritable méthodologie de recherche-création, faisant du projet un laboratoire de savoirs situés. Elle active, par son protocole même, une subtile mais puissante subversion queer. En utilisant des silhouettes archétypales décalquées de magazines professionnels – des corps sans visage, réduits à des postures et à un genre assigné – le dessin révèle d’emblée le caractère interchangeable et construit de nos apparences. Ces supports graphiques anonymes deviennent les réceptacles de coiffures réelles, dessinées in-situ, créant des collisions visuelles délibérées : une coupe masculine sur une silhouette cataloguée « féminine », un afro sur un contour corporel standardisé. Ce geste ne relève pas du manifeste, mais d’un détournement opéré par la pratique, qui utilise les supports de la norme pour en révéler l’arbitraire. La critique émerge ainsi de l’intérieur du système de représentation qu’elle questionne. Cette esthétique queer, en défaisant les assignations et en interrogeant la performativité du genre, constitue une exploration à la fois formelle et politique qui approfondit la dimension critique du projet.

Elle entre aussi en résonance – et en tension – avec les esthétiques commerciales globalisées que le projet documente et incorpore. Les salons de coiffure en sont les musées involontaires de nos désirs. On y voit persister les traces d’une culture visuelle consumériste des années 1980, apogée d’un capitalisme dérégulé dont l’emblème est l’imaginaire « L’Oréal » : un idéal clinquant, chic et bourgeois, promis à tous. Le projet saisit ce palimpsest où les miroirs Art déco côtoient les pubs pour gels siliconés, où le temps lent des investissements (fauteuils, enseignes) contraste avec le temps frénétique des modes. Il existe un lien paradoxal et fécond entre cet héritage capitaliste et les contre-cultures queer ; si la première promeut une norme hégémonique, les secondes s’en emparent pour la détourner, la parodier et en révéler les failles – un processus que le dessin d’Après-shampooing met en œuvre à échelle graphique.

Cette archéologie critique des images capillaires trouve son extension et sa formalisation dans l’écosystème visuel complet que le projet a développé. Au-delà du site internet – conçu comme un journal de bord visuel et une chronique capillaire brute de nos époques –, c’est tout un dispositif de design qui a été déployé : charte graphique, recherches typographiques, cartes de visite (avec QR code menant au site), affiches, flyers, systèmes d’accrochage pour vitrines de salon, cartes postales. Loin d’une simple stratégie de communication, cet écosystème constitue une investigation pratique des univers esthétiques périphériques au cheveu. Il emprunte volontairement aux codes du design d’intérieur, du merchandising et de la publicité qui saturent les salons et les magazines spécialisés, non pour les copier servilement ni pour « vendre » le projet, mais pour en explorer les ressorts visuels et les réinvestir avec un regard critique. En adoptant les outils mêmes de la fabrique des désirs capillaires (le clinquant, la séduction graphique, la promesse de transformation), le projet s’immisce dans la chaîne esthétique globale pour en examiner les mécanismes et y insinuer ses propres questionnements sur l’identité, la norme et la subversion. Ainsi, du dessin sur le vif à la carte de visite, en passant par la collecte d’images publicitaires obsolètes, Après-shampooing tisse un réseau cohérent où la critique queer, l’archéologie du capitalisme esthétique et la construction d’une archive vivante dialoguent en permanence, faisant du cheveu le point de convergence d’une réflexion à la fois intime, sociale et profondément politique.

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Kévin Cabaret est né en 1993 à Béziers. Il a suivi des études au Lycée Joseph Vallot à Lodève en Arts Appliqués et à l‘École Supérieure d‘Art et de Design de Saint-Etienne où il a obtenu en 2014 le DNAP. Il vit et travaille entre Saint-Chinian, en France et Cologne (Köln), en Allemagne.

Sa pratique artistique s’intéresse à la construction des identités des lieux, des territoires et des personnes. C’est en menant des enquêtes de terrain avec des moyens d’expression variés (performance, dessin, photographie, écriture, vidéo, sculpture, installation, gravure) qu’il cherche à capter ces identités et qu’il construit des récits. Ses propositions plastiques tentent inlassablement de créer des liens sensibles et engagés entre ce qui est apparu par hasard sur un chemin et ce que nous pourrions apprendre de cette rencontre, en faisant des fragments de notre quotidien, situés et subjectifs, de nouveaux outils pour répondre aux défis de nos sociétés. Il porte une grande importance à la perméabilité du métier de plasticien à d’autres pratiques et questionne la place de l’artiste au sein de la société en multipliant les projets collaboratifs. Cette approche pluridisciplinaire et transversale l’a conduit à fonder l’association ETWAS en 2016 dans laquelle il est aujourd’hui plasticien-intervenant. Il a fondé en 2015 un duo d’artistes avec Kadia Dabo avec laquelle il mène aussi des projets de design graphique dans le studio ActionGraphique.

Contact :
kevin.cabaret@gmail.com